Au féminin

Je suis née le 31 Octobre 1967 . C’est une date magnifique . Elle est au bord de l’automne . Quand la lumière se love à l’intérieur. Qu’elle devient rouge et chaude . Et que les arbres la révèlent. C’est depuis cet endroit que je me tiens pour prendre la parole.
La parole court comme l’eau depuis la nuit des Temps . Elle circule de coeur à coeur et celui qui l’articule n’est pas forcément la même personne que celui qui l’a pensée. Car la parole a ses racines dans le coeur des hommes, dans leur existence commune et partagée. Comme l’air que l’on respire – comment pourrait-on le dissocier? La parole est une et même histoire qui se respire à l’intérieur de nos vies . Leurs trames dessinent les lignes de la partition de musique où elle vient se poser. Mais cette histoire, pour se raconter, a besoin (toujours) de quelqu’un qui se lève, et brise le silence.
Cela fait très longtemps qu’on me demande de dire, cinquante ans, pour être précise mais jusque là, j’attendais. J’attendais que ce soit le moment. Et ce moment est venu.
Je m’appelle Frédérique. C’est un prénom androgyne comme il y en a tant. comme Daniel(e) qui est le prénom de ma mère , comme Mael(elle), qui est le prénom de ma fille. Voilà donc que dans ma lignée le féminin s’écrit mais ne se prononce pas .Et c’est pour le dire que je prends la parole.
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Lorsque j’étais enfant, je passais des jours entiers sur la balançoire du fond du jardin. De là, je pouvais mieux parler avec les oiseaux.Ce dialogue ravivait mon coeur . Je devenais fille du vent . Ce que j’avais toujours été , mais que les adultes qui m’entouraient ne voyaient pas forcément, ou , s’ils le voyaient , pouvaient-ils le supporter?
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Je me souviens de la pluie mêlée au vent par un jour de Camargue et de tous mes camarades réfugiés dans le grand car immobile aux odeurs de cartable neuf. Ils me regardaient scandalisés , devant attendre que je les rejoigne …Mais comment ne pas danser dans un tel vacarme ?
D’aussi loin que je me souvienne, il y eut des chevaux fous dans mon ventre.
Un désir immense de Vie.
Prendre la vie à bras le corps, dit-on.
Aujourd’hui , mes épaules sont gelées.
« épaule gelée », c’ est une maladie neurodystrophique qui apparaît sans que l’on ne sache pourquoi et disparaît de la même manière…Une maladie silencieuse,sourde. Une sourdine posée sur mon instrument depuis trop longtemps et qui aurait pu faire taire ma musique à tout jamais , par contamination, par infusion , perfusion, contagion, résignation de la chair et de la peau, par abandon du squelette .
Car pourquoi se tenir encore debout s’il n’y a rien à danser?
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Je suis une femme en colère.
A quand remonte cette colère?
Au centre de la Terre.
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Lorsque ma première fille est née, que mon ventre s’est entrouvert, les chevaux au galop ont envahi la salle d’accouchement de l’hôpital. Le rythme libre de leur danse réveilla ma conscience :  » mais que faisons-nous? Nous devrions vivre dehors!! accoucher sous les étoiles, entourées d’arbres et de parfums ! Que faisons-nous dans nos maisons étanches? »Une conscience toute neuve et flamboyante vint éclairer ainsi la salle blanche métallique et chlorée d’un feu vivant et magnifique .
– « Allongez-vous Madame, c’est dangereux d’être debout, le médecin va bientôt arriver « …Les cadenas de la bêtise humaine se refermèrent sur ma chair bouillonnante, j’eus droit au protocole de dressage du corps des femmes…Mais quand ma fille arriva, l’intensité de son regard me prévint tout de suite que c’était à cheval qu’elle avait traversé les Temps et que rien ne pouvait enfermer la force du Présent.
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Un jour, elle était alors en 4e au collège ,Lucille frappe à la porte de la maison. J’ouvre. Elle avait fait 15km à pieds toute seule, son gros cartable rempli d’inutile sur le dos! Elle n’avait pas pu rentrer dans  » l’enceinte de l’établissement ».  » Sans un mot, je compris tout de suite. Je lui dis simplement :  » entre vite, je vais te faire un bon thé bien chaud « .
Elle ne pouvait plus.Elle l’avait fait tant qu’elle pouvait . Elle était  » sage », avait des amies, et de très bons résultats. Mais elle ne pouvait plus.
Rien de particulier ne s’était manifesté pour nous prévenir, aucun signe, mis à part un léger mais récurrent mal-au-ventre…
Elle ne pouvait plus. Impossible. Ses grandes ailes ne pouvaient plus se ployer sous le portique bétonné du système scolaire sans se briser désormais. Son corps ne pouvait plus suivre les lignes droites des recommandations, il commençait à amorcer la grande courbe de la Sagesse féminine , celle qui propulse dans la danse de l’indomptable.
Mais où aller pour grandir et rester libre?
Ce ne fut que des années plus tard qu’elle ramena à la maison et fit visionner à toute la famille le film  » Etre et Devenir « . Ce film était un témoignage extraordinaire de plusieurs familles ayant fait le choix d’assumer que leurs enfants grandissent librement dans leur présence, sans aller à l’école, sans rythme imposé, sans programme et j’assistai bouleversée à la parole cristalline de ces enfants devenus musiciens, architectes, boulangers, agriculteurs, peintres ….Cette parole était simple, concise,concrète, posée comme les pattes d’un oiseau sur un fil de soie. Toutes ces familles avaient un point commun qui m’explosa à la figure : le bonheur.
Je pleurai. Je n’avais pas su imaginer une telle possibilité pour mes filles. Ou plus précisément , je n’avais pas osé imaginer un instant avoir la possibilité, le droit, d’écouter mon intuition pour transmettre à mes enfants ce que je ressentais comme meilleur pour eux.
Domestiquée j’étais, me fit comprendre plus tard Dom Miguel Ruiz . Et il me proposa un autre contrat : Plutôt que de suivre aveuglément les croyances communes et de par là même, les reproduire et tourner en rond dans ce labyrinthe de papiers morts , il me suggéra d’entrer en résonnance avec mon être , en accord avec moi-même, en retrouvant le souffle de la parole vive, la voix mouvementée de l’ âme, celle qui écoute qui glisse et qui danse, qui se déploie parfois d’un grand coup sec comme une montgolfière et vous soulève hors des sentiers battus, celle qui m’invente …


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Alors la forêt se mit à me parler. Elle m’accueillit en son antre . J’aimais le non-bruit que faisaient mes pas sur le chemin d’humus. L’écureuil immobile me confirma par un regard franc que j’étais attendue . Et la plume turquoise du Geai des Chênes appelant mon regard fut mon cadeau de bienvenue.La forêt me parlait.Sa joie à m’accueillir rencontrait ma joie à me fondre en elle. Ma respiration s’amplifiait , les parfums des pins me redonnaient à goûter mon corps. Les tissus intérieurs et mous de mes organes respiratoires , digestifs, l’intérieur de mes cloisons nasales, ma gorge, mon estomac, la peau de mon visage, la plante des pieds, tout en moi se réveillait; je les sentais; ils étaient vivants; et ils parlaient le même langage que la lumière dans les feuilles des arbres : les arbres et mon corps bruissaient ensemble de leur rencontre..
la marche se fit alors plus rapide , plus légère et plus ample.Mon pas rebondissait sur les roches , le balancement de mes bras devenait voluptueux et ne pesait plus ; ma colonne vertébrale devenait élastique ; et un sourire irrépressible ne me quittait plus; Je faisais corps. Corps avec la vie,corps avec la forêt, je faisais corps.Le vert était musical et la mésange bleue en riait aux éclats.


Les villes sont-elles donc imperméables à ce frémissement de la vie qui se rappelle à nous ? Sur quelles fondations ont-elles donc été construites pour pouvoir ainsi faire barrage à la lumière de l’existence?
Le « buzz » médiatique récurrent autour de la question des immigrés en fait signe. Nos villes sont bâties sur la peur.
Murailles protectrices qui séparent le barbare du ….quoi? du blanc? du chrétien? du démocrate? du français? du montpelliérain? du cévenol de souche? du gars de chez nous? du frère? du pot? du fils de la soeur de la grand-mère de ma voisine? du collègue? du qui? quel est le fil qui peut ainsi rallier nos chiennes de vie en identité de référence ? quel lien? quelle unité ? quelle définition peut rassembler des hommes au sein d’enceintes de la Cité?
Suis-je la légitime ou la barbare? est-ce un choix? est-ce variable? tantôt l’une, tantôt l’autre….
Ne serait -ce pas un  » choix de Sophie » auquel aucune, aucune mère, ne saurait se soumettre….
De quel côté de la muraille te tiens-tu?
Mexicain-Etasunien? Palestinien-Israëlien? Allemand-de-l’est-Allemand-de-l’ouest? Chrétien-Musulman? Homme-Femme? Hétéro-Homo?Carte-Gold-Visa-Electron? Fraîchement- diplômé-Chômeur-de-longue-durée?Valide-Handicapé? voyant-non-Voyant? Bon-chien-bien-sage-Chien-errant-dangereux-à-euthanasier? Collégien-qui-est-à-jour-de-sa-carte-scolaire-Collégien-qui-ne-l’est-pas-et-qui-ne-mangera-pas-ce-jour-là-à-la-cantine?
Qu’est ce qui fait que ces putains de murailles tiennent encore debout?
Papier, tissu issu du monde végétal, toi qui portes en toi le frémissement de la forêt , que j’entends quand je te touche, toi qui accueille la parole des hommes ou leurs traits de couleurs, leurs questionnement, leur souffle, leurs promesses, leurs lettres d’amour et leurs indignations, Papier, c’est bien te faire offense que de ranger dans ta mémoire un numéro d’humain, un nom comme un numéro,….autant dire un numéro de clown ! Le clown blanc n’étant rien sans son frère l’Auguste…

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 » Elle a signé « , dit l’infirmière. Et le débat fut clos. Au coeur du débat, une vie en sursis. Mon petit me fut arraché . J’avais signé.

C »était un peu tard ,c’est sûr, pour savoir.Mais c’est seulement à ce moment-là que mon coeur osa prendre la parole.Quand l’anesthésiant me fut injecté et que tous mes garde-fous commençaient à basculer dans l’inconscience,enfin ce fut clair :  » laissez-moi descendre, j’ai changé d’avis, je veux le garder.  »  » C’est trop tard. »  » Elle ne sait pas ce qu’elle dit.  »  » La gynécologue est déjà en route, on ne peut pas arrêter comme ça.  » « Mais enfin si elle le demande…. » « Elle a signé. »

Le réveil fut brutal. Je hurlai  » Je veux mon bébé ». je hurlai mon désir, la vérité de mon désir que jusque là la raison , la soumission à la soi-disant raison, le simili respect d’autrui,la peur? mon  » éducation  » …les mémoires transgénérationnelles? les satanées voix du passé avaient occulté.

Cela fait 30 ans maintenant…La douleur bien sûr n’est plus aussi vive mais il ne se passe pas un jour sans que je pense à mon petit.

L’obéissance créait une chaîne qui du début à la fin faisait taire le vivant, l’imprévisible, la voix de cet enfant .

L’obéissance , une monstrueuse machine aveugle et sourde.

Ta voix, mon petit amour, enchante encore les oreilles de mon coeur, car tu me chuchotas,quand je m’endormai dans les bras de ton père juste avant « l’opération » que tu souhaitais rester.

Je t’ai entendu mais, à cette époque, je ne savais pas accueillir l’amour.

 

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ce livre est en cours d’écriture, n’hésitez pas à me partager vos ressentis de lecture…

3 Replies to “Au féminin”

  1. Quel délice d’avoir de toi,ton émotion,tes mots 😊 Je vais lire tout cela comme un parfum au creux de l’oreille , tranquillement dans un coin que je vais choisir, tout à l’heure en sortant de chez moi👛 Gros bisous

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  2. C’est à la mer que j’ai reçois ce parfum de ta présence , Tes mots qui sentent la vie qui se vie intensément Tiens moi aussi j’ai passé tant de temps dans le jardin, il y avait tant de cachettes…jouer ou ne pas jouer avec les sœurs La balançoire,les arbres comme amis Comme à Toulouse où j’habitais il n’y avait pas de chevaux ,je lisais toutes les histoires de manades,gardians, de ceux qui traversent les fosses et n’ont pas de barrières Crin blanc était mon jardin secret Et puis chez ma grand mère l’été je pouvais être en contact avec eux ,toute seule je pouvais aller les voir et ce lien était unique Alors je me reconnais dans cette indisponibilité que tu évoques ! Maintenant la chaleur et le bercement des vagues m’etourdie de plénitude. J’entends ton rire en cascades Je vois tes filles dans une danse réinventée de chaque instant . Et toi, qui brûle de vie , de mots encore à éclore Une lettre qui a un début et pas de fin Une suite ? C’est une vie de chaque instant Je suis juste sur le seuil à recevoir cette onde l’amie . Bisous de cœur Isa la solitane

    Le mar. 23 oct. 2018 à 12:19, Isabelle Richez a écrit :

    > Quel délice d’avoir de toi,ton émotion,tes mots 😊 > Je vais lire tout cela comme un parfum au creux de l’oreille , > tranquillement dans un coin que je vais choisir, tout à l’heure en sortant > de chez moi👛 > Gros bisous > > > Le mar. 23 oct. 2018 à 12:10, sauvage par nature <

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