Conte rien que pour Manon

Elle me portait à son chapeau. ça la rendait joyeuse je crois. Elle disait aux gens sur un air mystérieux et enjoué :  » c’est mon antenne « . je ne faisais pourtant rien de particulier pour cela, simplement je restais libre et me laissais danser au gré du vent…

Mes couleurs sont sûrement singulières car tout le monde me touche du bout des doigts en s’exclamant :  » oh! ces couleurs!  » Mais moi, je ne sais pas à quoi je ressemble…je n’ai pas d’yeux….je ne suis pas une plume de paon!

Mais ça m’est complètement égal de ne pas connaître mon image, je ressens tout ce qui me traverse de manière extrêmement fine et précise, je suis ça avant tout : sensations.

C’est comme ça que je vis les rencontres, avec une effluve d’avance . Et c’est comme ça que je m’en souviens. Ce temple grec sous un ciel serein, c’était ce gros chien immense et tellement bienveillant, cette brise méditerranéenne parsemée de petites étoiles scintillantes comme celles qui peuplent le lit des enfants, c’était cette petite fille qui tenait sagement la main de sa maman tandis qu’elle voyageait pendant ce temps en interstellaires sans que personne ne s’en aperçoive, cette rage rouge pareille à la lave du volcan, c’est ma maîtresse en ce moment, elle ne tient plus en place, comme si sa place l’attendait quelque part mais elle ne sait pas encore où, et ça la rend instable, et furieuse, et mouvementée, et et et, tellement d’émotions qui se bousculent au portillon de sa chair connectée, que moi je tangue, je tangue et ne parviens plus à rien entendre.

Alors, ben, j’ai fait ce que je devais faire, ce que font toutes les plumes confrontées à cette situation d’urgence….je me suis envolée.

 » Mais, qu’est-ce-qui m’arrive ? je me sens lourde aujourd’hui! j’ai l’impression de peser 3 tonnes 5 et d’être repassée en 3D!! engluée dans la matrice, ah, c’est désagréable, jpeux pas prendre de champ! coincée sur cette planète !oh! mais ma plume n’est plus là! oh zut, mince, zut! elle a dû tomber….oh nooooon ! « 

Zéphira s’assoit sur un rocher et râle tout son soûl en sortant des bruits saugrenus de sa petite bouche rouge , enlève son chapeau, se gratte la tête, remet son chapeau, martèle le sol avec ses pieds, se frotte les joues, pleure, pleure, pleure, , pousse un grand soupir, se calme, reprend contact avec la plante de ses pieds nus sur l’herbe tendre, avec l’air sur ses épaules nues, avec son coeur qui s’ouvre, et plonge à l’intérieur.

Elle se retrouve dans un palais de cristal , blanc, vivant, en compagnie d’autres personnes très très grandes, il y a un concert de couleurs, c’est magnifique!

Fuschia, turquoise, iridescent, une fontaine d’émeraude, et ce jaune que l’on ne voit pas mais que l’on ressent, toutes les cellules en dansent de plaisir, elles jubilent, elles sourient et Zéphira respire amplement.

Elle revient à elle, ouvre les yeux et ses yeux tombent sur ce vieil arrosoir tout rouillé. Elle va le chercher tout naturellement, elle se dit que ça fait bien longtemps qu’elle n’a pas arrosé son potager et qu’il doit bien souffrir avec cette canicule! Mais bon, c’est comme ça, elle attend de pouvoir faire les choses avec amour, sinon elle les fait pas, voilà. En remplissant l’arrosoir en appuyant fort dessus pour qu’il passe la barrière de l’eau du grand bassin, elle découvre au fur et à mesure que la rouille s’illumine sous l’effet de l’eau une inscription étrange: