Le choix

AMOUR ENFANT CELESTE

Je me souviens de ma vie d’avant – je sais, ce n’est pas courant! – mais moi, je m’en souviens ,aussi clairement que je vois mes pâtes- lettres dans mon potage une fois que j’ai bu tout le bouillon . D’abord c’était beaucoup plus léger qu’ici, l’air vous soulevait en vous enveloppant, comme le souffle de votre maman quand elle refroidit votre chocolat chaud pour pas que vous vous brûliez le bec, comme le souffle visible qui sort des gros nasaux de la vache en plein hiver , comme la voix de NIna Simon qui chante in’t got no, i got life, comme le parfum de l’herbe après la pluie et que tu peux te balader dedans nus-pieds parce que tes parents -zi- zont-tout compris à la vie, tellement léger que je pouvais voler…eh oui, voler! ça c’est la vie tu vois!!! voler! te laisser porter par les courants comme un goëland , ouvrir grand grand les bras, crier fort lors de plongées tête la première et se redresser au dernier moment, en frôlant la cime des géranium pour te faire un peu peur, viser bien entre deux gros rochers , et puis se lâcher la grappe, ne plus rien diriger , se laisser aspirer par les hauteurs partagées avec la buse, et te mettre à tournoyer pour la faire rire. Chaque fois qu’elle rigole la buse, elle monte d’un étage. Les personnes qui la regardent d’en-bas ne s’en doutent pas; mais moi, je sais.

Et puis un jour, au milieu de ma vie douce et légère, j’ai eu le choix.

et puis voilà, zoup! me voilà!

Bon! j’ai pas vraiment de regrets, mon panier est confortable,mes croquettes sentent bon ,mais de temps en temps ,mes yeux se ferment et alors je médite, l’air léger de ma vie d’avant se mêle à l’air ambiant d’ici qui tourne dans mes poumons et ça fait un bruit étrange, doux et régulier, je vole tout en restant lové, je vole de l’intérieur tu vois….et l’enfant se rapproche alors de moi, il me caresse , il met son petit nez tout doux contre ma tête, et nous restons là pendant des milliers d’années-lumière.

C’est grâce à lui si je me suis fait pour de bon à cette étrange planète; au début franchement, je songeais très sérieusement à repartir, mais l’enfant et moi on s’est rencontrés bébés, et disons qu’il a été mon ancre et moi sa montgolfière, l’inverse est vrai aussi, on voyage en équipe quoi!

Quand il me prend dans ses bras , je ne suis pas franchement confortable…mais je me venge en lui lèchant le museau avec ma petite langue râpeuse,et alors là il fait une de ces grimaces!!!ça me fait bien rigoler!!Mais je n’en montre rien 😉

En ce moment je suis plutôt inquiet , l’enfant reste des heures devant un petit rectangle de plastique et il ne bouge pas. j’ai beau pousser doucement ma balle devant lui ou poser délicatement ma patte sur sa joue, il ne vient plus jouer avec moi comme avant. Je ne sais pas quel pouvoir a ce rectangle mais on dirait qu’il est hypnotisé!!!! Quand enfin il arrive à s’en défaire, il a le regard fixe , il a l’air fatigué et son électricité a augmenté, mes poils se hérissent tout seuls à son contact, du coup , je garde mes distances…

Avec ses pouces il touche le rectangle de plastique, le pouce gauche puis le pouce droit, des fois très très vite, est ce comme ça qu’il parle au rectangle? je me demande…en tout cas je ne pense pas que le rectangle lui réponde car son expression reste figée en mode sourcils froncés alors que quand il parle avec sa maman ou ses copains l’enfant a tout plein de visages différents qui apparaissent puis qui s’effacent.

Mon visage préféré, c’est quand sa maman lui dit  » bonne nuit mon petit chéri d’amour » en mettant ses bras autour de son cou et en rapprochant sa bouche de sa joue en faisant un petit bruit rigolo, ses yeux s’illuminent et un grand sourire apparait on dirait un soleil qui se lève, les couleurs de son aura ont alors des couleurs fantastiques d’aurore boréale et moi j’adore ça!

Une fois j’ai vu sa maman très fâchée et elle a dit con-fis-qué en lui arrachant le rectangle des mains, je me suis dit  » ah, enfin!! » mais à mon grand étonnement elle n’a pas jeté le rectangle par la fenêtre , elle l’a posé très soigneusement en haut d’une étagère; elle avait l’air de vénérer elle aussi le rectangle;

C’est à ce moment là que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose avant que le pouvoir du rectangle ait hypnotisé toute la famille ,absorbé toute leur énergie, momifié leurs visages, et électrisé leurs atomes!!! Je l’aime moi cette famille!!!!

Tout d’abord, j’ai pensé que ce serait simple, qu’il suffirait de s’en débarrasser. Facile pour moi de parvenir en haut de l’étagère, facile de le pousser, mais une fois par terre, l’enfant l’a ramassé l’air triomphant et a couru sur son lit le regarder fixement encore plus longtemps que d’habitude!!

J’ai alors essayé de communiquer avec le rectangle. L’enfant communique avec moi par télépathie, sa maman aussi, les autres animaux de la maison aussi, et des amis très lointains de la maison aussi, alors je me suis dit : pourquoi pas lui?

J’ai envoyé tous mes visages de l’enfant préférés et aussi la belle couleur vert tendre de son aura quand l’enfant joue dans le jardin, j’ai envoyé la mélodie de la voix de l’enfant quand il raconte à sa maman ce qu’il a fait à l’école avec ses copains, j’ai envoyé le rose brillant magique qui entoure l’enfant quand il ne fait rien et qu’il rêve, mais tous ces messages me sont revenus, ce qui est le signe de quelqu’un qui ne capte pas la télépathie donc ,peine perdue!

J’avoue que devant tant de puissance et d’indifférence j’ai commencé à avoir peur! je me suis dit que je ne savais pas à quoi je m’exposais ainsi à aller contre la volonté du rectangle et que peut être il pourrait me faire du mal , voire même me détruire !! je commença à l’éviter soigneusement ; chaque fois que l’enfant le prenait sur ses genoux, je quittai la pièce sur le champ!

Je finis par le haïr cet étranger qui m’avait petit à petit exclu de la vie de l’enfant, mais je me repris, hors de question de lui donner en plus mon énergie , je sais très bien que haïr quelqu’un c’est lui offrir tout crû en patûre notre énergie vitale , je parvins à l’ignorer tout autant qu’il m’ignorait , et je cherchais au lieu de me débarrasser de lui, un moyen de réanimer l’enfant.

C’était clair, j’allais avoir besoin d’aide, car ma présence ne suffisait plus à captiver l’enfant plus que quelques secondes, comme tout d’ailleurs, on aurait dit que le rectangle lui interdisait de donner son attention à autre chose que lui…

je fis alors ce que font tous les chats en situation d’urgence : je me blottis entre les racines d’un arbre, le grand pin du fond du jardin, mon corps tout en rond, complètement détendu, j’entrai en communication avec l’arbre, mon coeur ronronnant rencontrant la mélodie des murmures de sa canopée dans le vent, nous échangeâmes en silence un long moment, jusqu’à entendre une musique commune, l’arbre avait entendu ma tristesse et mon inquiètude, et il respira tout l’amour que je portais à l’enfant et le diffusa , les lavandes et bruyères environnantes le relayèrent, le frémissement des herbes accélèra la transmission, les élémentaux du jardin prirent cette mission à coeur, le renard, gardien du lieu, transmit la requête au monde animal, la mésange bleue comprit tellement, les anges alors entendirent, les abeilles s’emparèrent de l’urgence de la situation, elles dansèrent d’une façon tout à fait inhabituelle, ce qui mit la puce à l’oreille au pavillon du papillon  » l’aurore », les lucioles syncronisèrent leur scintillement, la coccinelle suspendit son vol, le tournesol tout tourneboulé regarda vers le bas pour mieux réfléchir, et la Terre s’assècha .

le jardin devint tout jaune et tout sec, la vie ralentit son cours, comme si elle retenait son souffle, comme si elle n’avait plus de raison de se déployer dans toute sa diversité, comme si elle attendait , comme une jeune fille, qu’on vienne la chercher pour aller au bal et faire tournoyer sa robe aux mille couleurs.

La vie était comme suspendue, rétrécie, et les humains au lieu de l’appeler de tout leur coeur comme je l’aurais pensé, se recroquevillèrent encore plus, et je me dis que les rectangles avaient gagné et que mon ami et son espèce étaient perdus.

Et c’est alors que j’entendis le plus beau gazouillis que j’ai jamais entendu de toute ma vie!!!Je regardai alentours et ne vit rien! j’entendis un éclat de rire léger comme un pétale de coquelicot et frais comme de l’eau. Je regardai alors avec mes autres yeux et je la vis ! si lumineuse!

Elle aussi eut le choix mais elle ne réfléchit pas à deux fois et zouip la voilà! Il faut voir l’enfant penché sur elle, il reste des heures à la contempler….toute la famille en fait de même d’ailleurs!! Il faut voir la musique de sa voix quand il dit  » ma petite soeur » !!!! je trouve que le prénom que sa maman lui a choisi lui va à merveille…elle l’a appelé CELESTE . je l’aime et la protège autant que l’enfant.

Elle a une drôle de poussière lumineuse dans les mains et tout ce qu’elle touche respire l’amour ..L’enfant a retrouvé les étoiles dans les yeux et moi, la présence de mon meilleur ami.